18/03/2009

L’Islam menacé par des subversions sauvages, Par le Pr. Mohamed Arkoun

 


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Mohamed Arkoun est actuellement professeur émérite d’histoire de la pensée islamique à la Sorbonne. Il donne des cours et conférences dans un grand nombre d’universités et d’instances internationales. Il est membre du comité directeur de la Fondation Chirac pour le développement durable; il a reçu plusieurs prix pour son œuvre dont le Prix Averroès pour la pensée libre (2003). Il a été longtemps membre du Comité directeur du Prix Aga Khan d’architecture et membre du Comité d’éthique pour les sciences de la vie en France. Parmi ces derniers livres signalons «Humanisme et Islam. Combats et Propositions» (Vrin, 2006), «L’ABC de l’Islam. Pour sortir des clôtures dogmatiques», (Paris 2007), «La Pensée arabe», (PUF, 7e édition sortie en 2008)

Le terme islam est devenu un mot-valise à force d’être manipulé, trituré, sollicité par les acteurs les plus divers tous travaillés à des degrés divers soit par la ferveur apologétique quand il s’agit de croyants, soit par la passion idéologique pouvant atteindre le rejet rageur de la tendance islamophobe amplifiée depuis le 11 septembre 2001. 
L’étude des religions a souffert, depuis le XIXe siècle, de l’opposition tranchée entre la prétention positiviste réductionniste et l’attitude croyante qui se protège en dénonçant l’objectivisme de la méthode historico-critique (voir encadré ci-contre). En retravaillant le concept d’islam, on dépassera les malentendus qui divisent toujours les chercheurs scientifiques et les gestionnaires fonctionnarisés de la religion orthodoxe. L’ignorance des acquis les plus fiables de la recherche se propage dans les sermons délivrés dans toutes les mosquées du monde et s’étend même à l’enseignement de la religion dans les écoles primaires et secondaires. Cette ignorance se retrouve dans les violences politiques qui invoquent à tort de fausses légitimités «islamiques».

Expressions plurielles


Telles qu’elles apparaissent dans les contextes culturels et historiques les plus divers, aussi bien dans la tradition islamique elle-même que dans les regards portés de l’extérieur sur cette tradition, les expressions d’une religion nommée islam sont plurielles. 
Il est important de s’attarder aux confrontations nouvelles des milieux d’immigrés venant de divers pays musulmans aux milieux si différents de l’Europe et de l’Amérique désignés ensemble par le concept également ambigu d’Occident. 
Le cas de la France comme République laïque – dite «une et indivisible»… comme Allah – offre l’exemple d’une dialectique sociale et culturelle particulièrement intense et dynamisante. 
Il y a aussi le désir d’Europe exprimé par une Turquie qui renoue de façon spécifique avec un islam qui a connu l’épreuve d’une laïcité agressive. 
Dans cette perspective d’une exploration analytique plurielle et transdisciplinaire du concept d’islam, on pourra mieux marquer les contenus, les fonctions, les traits distinctifs de ce que j’appelle le fait coranique et le fait islamique: deux autres concepts qui permettent d’identifier les lieux de rupture et les liens changeants entre ce que le langage commun appelle simplement le Coran et l’islam. Les usages très politisés de ces deux mots dans les contextes tendus entre des Etats autocratiques et des peuples jeunes très frustrés, ont inversé les rapports de suprématie entre l’instance de la Parole de Dieu recueillie et transmise dans le Coran et un islam géré arbitrairement par des acteurs sociaux, politiques, médiatiques et culturels pour qui les enjeux de pouvoir et d’enrichissement l’emportent dans les faits et les conduites quotidiennes sur les visées spirituelles et éthiques de la Parole initiale. 

Maîtres fondateurs


Il y a là une subversion sauvage du statut théologique et spirituel du Coran réduit au rôle de fétiche rituellement invoqué et vénéré, mais peu lu et médité en tant que fait autonome, indépendant des projections et des manipulations des communautés interprétantes, surtout depuis le passage du stade du discours prophétique à celui de Corpus Officiel Clos. 
Ces deux autres concepts clefs permettent d’expliquer les changements de fond que subissent simultanément les deux instances constitutives de la foi islamique. 
Cette subversion s’accélère depuis les attentats du 11 septembre 2001, à l’insu de la très grande majorité des musulmans de tous niveaux sociaux et culturels. A vrai dire, la réduction de la parole coranique à des fonctions liturgiques a commencé avec la place grandissante prise par l’introduction des deux disciplines normatives appelées les Sources-Fondements de la religion et du droit positif (Usûl al-dîn et Usûl al-fiqh). Les Maîtres fondateurs d’écoles théologiques et juridiques (Malik, Abû Hanîfa, Shâfi ‘î, Ja‘far al-Sâdiq, Ibn Hanbal…) deviennent très vite des instances incontournables de l’autorité exégétique et normative pour les contenus de la foi orthodoxe et de la Loi dite divine. On entre vite dans l’ère des commentaires et des gloses des corpus fondateurs qui dispensent de relire les Textes sources-fondements premiers de l’autorité et de toute légitimité (Coran et Hadîth). 
Les Maîtres éponymes dont les noms servent à nommer les écoles orthodoxes font écran à la source coranique et le travail continu d’élaboration et de renouvellement de l’exégèse et de l’articulation du droit. Ce processus de substitution par les petits clercs commentateurs scolastiques redondants au travail d’une exégèse réflexive et critique de l’énonciation première du Coran, atteint dans les usages contemporains des degrés de nuisance d’autant plus dangereux qu’ils sont vécus comme des retours positifs à l’islam originaire!!


Les imaginaires, plus puissants que la raison

Le mot «Islam» véhicule des bagages hétéroclites au point qu’il nécessite un travail de réappropriation et de re-conceptualisation pour le rendre plus opératoire, surtout dans le domaine de la recherche et de l’enseignement. Il importe aussi de penser tous les problèmes nés des batailles autour de l’islam comme religion, culture et tradition de pensée. 
Penser l’islam aujourd’hui est une tâche urgente pour les musulmans eux-mêmes qui se plaignent de l’étatisation de la religion tout en continuant à proclamer que l’islam est à la fois religion, société, politique et manière de vivre (les trois D en arabe : Dîn, Dunyâ, Dawla). Je sais cependant que les clarifications que je vais proposer ne parviendront pas à réduire, encore moins à tarir les confusions répandues par la littérature pléthorique sollicitée par les médias, les acteurs politiques et les éditeurs en quête de best-sellers pour accroître leur profit. Les imaginaires sociaux sont des ressorts idéologiques et économiques bien plus puissants que les appels à la raison critique et à ses enseignements les plus émancipateurs. 
Dans une perspective strictement historique, linguistique et sociologique, on doit s’interroger sur les limites et les contenus de la forme arabe «islâm» telle qu’elle apparaît dans le corpus coranique. Partir du Coran ne signifie pas qu’on va rechercher une définition normative et intangible afin de surveiller les écarts par rapport à ce que les croyants appellent «l’islam authentique» du moment inaugurateur de cette nouvelle religion (610-632). 
C’est la posture réformiste (islâh) qui continue de défendre l’idée d’essence mythique qu’il faut à chaque étape historique débarrasser l’islam de toutes les innovations contingentes et déviantes par rapport à l’islam pur du temps du Prophète. Cette attitude est radicalisée par les militants politiques dits fondamentalistes depuis le lancement en 1928 du mouvement des Frères musulmans. Prétendre à une définition scientifique, objective serait céder à une exigence normative homologue de celle de la posture croyante.

Source : Journal L'Economiste

Commentaires

J'ai énormément de respect pour Arkoun. Il compte parmi les très rares penseurs à repenser le rapport qu'entretient les musulmans avec la religion musulmane.

Je le trouve admirable eu égard à toutes les attaques qu'il encaisse par ses détracteurs. Ils sont hélas nombreux et couvrent un large spectre (ça va de l'étudiant, aux oulémas en passant par les prêcheurs).

Repenser l'islam et le rapport qu'on a avec notre religion. En voilà une tâche à laquelle qu'il faut absolument qu'on s'y attele et le plus vite sera le mieux. Mais pas facile à faire quand aon connait toutes les inerties qui paralysent nos sociétés. Et pourtant c'est un passage obligé.

Une de ses citations :
"Au contraire on assiste à une polarisation, à une fantasmisation du regard européen sur l'islam. Les acteurs sociaux musulmans ont fait un usage tellement envahissant et idéologique de l'islam que les observateurs extérieurs sont presque obligés de faire la même chose. Que des gens pressés reprennent ce discours, soit. Mais je n'accepte pas que les "historiens patentés de l'islam" dans les grandes universités occidentales adoptent cette même approche idéologisée, c'est-à-dire non analysée."

PS : je lui avais consacré un billet :
http://monagora.hautetfort.com/tag/mohamed+arkoun

Écrit par : une marocaine | 18/03/2009

Intéressant! Il y a deux semaines, je devais assister à une conférence de Mr. Arkoun, mais elle a été reportée! J'espère pouvoir l'écouter en direct le 25 avril prochain...

Écrit par : elle | 18/03/2009

L'Islam doit être pensé et repensé,c'est une nécéssité vitale pour sortir de ce coma qui frappe la penée musulmane et qui paralyse toute analyse rationnelle et objective.Il faut bâtir une science moderne de l'Islam à partir de son archéologie,de ces véritables textes fondateurs,de ces liens avec les religions qui l'ont précédé....Il faut se séparer définitivement de ce dogme qui ne fait voir que le blanc et le noir et qui accrédite l'idée de celui qui n'est pas avec moi est contre moi !.

Écrit par : Tachaffine | 19/03/2009

Il est absolument nécessaire de repenser l'Islam, pour mettre fin aux amalgames qui se font tous les jours aux dépens de tous les musulmans.

Écrit par : Gainsbarre | 19/03/2009

J'avais posté un billet sur ce même sujet :
http://moidanstousmesetats.blogspirit.com/archive/2008/03/07/la-troisieme-voie-de-l-islam.html
je veux bien qu'on aille au fond des sujets, pas qu'on les affleure. Nous avons une grande résistance intrinsèque de nos sociétés quant à ce sujet. Saurons nous la dépasse?

Écrit par : mounir | 20/03/2009

Le même régime porte atteinte contre la doctrine et ainsi il expose la société aux conflits. Ces conflits sont des prétextes pour mettre en cause les opposants (ceux qui ne sont pas contents des bilans du Makhzen) Et ça continue comme toujours!

Écrit par : Ibn Al Maymoune | 23/03/2009

Nice blog

Écrit par : Eng.Hasan Al-Bahkali | 26/03/2009

Il est absolument nécessaire de repenser l'Islam, pour mettre fin aux amalgames qui se font tous les jours aux dépens de tous les musulmans.

Écrit par : ugg boots buy | 27/10/2010

Il est absolument nécessaire de repenser l'Islam, pour mettre fin aux amalgames qui se font tous les jours aux dépens de tous les musulmans.

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